S'endetter ou épargner : question de perspective
- Vaut-il mieux s’endetter ? La vision Keynésienne
- Vaut-il mieux épargner ? La vision de l’école autrichienne
- Question de perspective ?
- À l’échelle d’une entreprise, c’est le même principe
- Si ce problème concerne tout le monde, pourquoi les banques et États cherchent quand même la dette ?
- Conséquences sur nos comportements
- Ressources
En février dernier, Ulrich Fromy avait publié un article assez technique sur la déflation et l’inflation qui m’avait amené à pousser quelques réflexions sur notre tendance « naturelle » à nous endetter pour investir (par exemple pour partir en vacances, ou pour acheter une maison). Puis Ulrich a récemment reçu Guido Hülsmann (Professeur d’économie de l’école autrichienne) à l’occasion de son podcast du lundi 20 avril, sur un sujet apparemment indépendant : le lien entre générosité et abondance.
J’ai donc ressorti mes notes pour en faire un petit article d’économie que je mets désormais à votre disposition.
Vaut-il mieux s’endetter ? La vision Keynésienne
Quand je contracte une dette (e.g. un crédit), le fait que la valeur de la monnaie se déprécie et que mon salaire augmente régulièrement me permet de progressivement faciliter le remboursement de ma dette.
Pour John Maynard Keynes (à l’origine du keynésianisme), c’est une dynamique positive : en encourageant l’endettement et la consommation immédiate, nous évitons que l’argent ne stagne. Pour un keynésien, ma dépense est le revenu d’un autre : par exemple, si je m’endette pour acheter une maison ou voyager, je fais travailler des maçons ou des hôteliers. Selon Keynes, nous évitons ainsi le chômage.
Par contre avec la dette, plus j’investis plus je m’expose aux risques futurs. Or le futur est par définition incertain (à moins d’avoir une boule de cristal, bien sûr). Ce mécanisme m’encourage donc plutôt à privilégier le court terme et mes besoins immédiats (mieux maîtrisés), que le long terme.
Vaut-il mieux épargner ? La vision de l’école autrichienne
Dans une économie où la valeur de la monnaie s’apprécie par la déflation, chaque pièce de monnaie voit sa valeur augmenter. Mais du coup, ma dette devient également de plus en plus dure à rembourser.
Maintenant, dans ce système, je n’ai pas besoin de m’endetter : j’ai plus intérêt à épargner pour ensuite investir dans un bien qui va encore accroître mes bénéfices futurs. C’est d’ailleurs la démarche normale dans une économie capitalistique : je sacrifie des besoins présents d’ordre plus élevé (par exemple l’abonnement qui me sert à regarder des séries) pour épargner en vue d’un besoin futur (e.g. mettre de l’argent de côté pour les études des enfants). Et ça, ça marche parce que chaque pièce de monnaie que je conserve prend aussi de la valeur.
Donc plus je les conserve longtemps, plus je peux faire de choses avec, comme profiter de mes vacances, payer l’école des petits, acheter une maison, etc.
Question de perspective ?
Ainsi, lorsque la monnaie est déflationniste, j’ai plutôt intérêt à épargner pour ensuite investir. Nous sommes donc encouragés à développer une vision à long terme : j’anticipe mes besoins futurs (plus faciles à maîtriser, vu que ce sont les miens).
Lorsque la monnaie est inflationniste, donc qu’elle perd de la valeur, j’ai plutôt intérêt à consommer et m’endetter pour investir. Nous sommes donc encouragés à nous concentrer sur le court terme.
Les conséquences sont donc beaucoup plus profondes, comme le montre Guido Hülsmann dans son échange avec Ulrich Fromy. En effet, lorsque je suis capable de maîtriser mes dépenses et de restaurer une vision à long terme par l’épargne, je diminue le « coût d’opportunité » de mon aide : le sacrifice que je dois faire pour me séparer d’une partie de mon bien est nettement plus supportable.
En possédant réellement le fruit de mon travail, je dispose de la marge de manœuvre nécessaire pour aider mon prochain (au sens biblique du terme), transformant ainsi un surplus de capital en un acte de générosité gratuite.
À l’échelle d’une entreprise, c’est le même principe
La conséquence pour les entreprises est que l’inflation accroît artificiellement le risque d’investir, car les gains futurs seront amoindris par l’inflation. Et l’épargne perd de la valeur, entre temps, ce qui accroît les dégâts de l’échec.
Dans un système déflationniste, le risque est amoindri, car même si l’entreprise perd son investissement, l’accroissement de la valeur des biens en épargne amortit l’impact et permet in fine de se relancer.
En fait, nous pouvons dire qu’un système inflationniste favorise la sécurité (il décourage la prise de risque), tandis qu’un système déflationniste favorise l’innovation (en amortissant l’échec en cas d’erreur).
Comme le soulignait Ludwig von Mises dans L’Action Humaine, l’inflation ne se contente pas de détruire le pouvoir d’achat, elle pervertit le caractère même des individus en rendant l’épargne absurde et la spéculation nécessaire. Nous passons d’une société de bâtisseurs (vision long terme) à une société de débiteurs (vision court terme).
Si ce problème concerne tout le monde, pourquoi les banques et États cherchent quand même la dette ?
La raison à cela est liée à leur position par rapport à l’émission de monnaie.
Quel que soit le système (inflationniste ou déflationniste), la création de valeur par les actifs réduit les efforts et le coût de l’effort (c’est l’intérêt même de la création de valeur). Par exemple, la super application que nous développons doit servir à faciliter la vie des gens qui vont l’utiliser, voire même à faire des économies.
- Dans le cas où la quantité de monnaie est stable ou diminue, le fait de créer de la valeur va entraîner de la déflation.
- Au contraire, si la quantité de monnaie augmente, elle va compenser en partie, ou totalement la création de valeur, et… provoquer de l’inflation.
Ce qui va causer l’inflation ne peut donc être que la création monétaire. Mais la monnaie ainsi créée n’arrive pas instantanément entre les mains de tout le monde : elle est émise par les banques centrales, puis arrive entre les mains des États et banques classiques, puis au niveau des entreprises, puis des particuliers, … Par contre, l’inflation se manifeste dès que cette monnaie commence à circuler (qu’on s’en sert pour acheter du tiramisu, une voiture, etc.). Cela signifie que les acteurs en amont – banques centrales et États – bénéficient de l’afflux d’argent frais avant que la valeur de la monnaie n’ait été impactée par cet afflux. C’est ce qu’on appelle l’Effet Cantillon.
Du coup, banques centrales et États sont favorisés, par rapport aux autres acteurs. Et comme dirait Bastiat, ils s’arrêtent à ce qui se voit (l’augmentation de leurs moyens) sans chercher ce qui ne se voit pas (l’appauvrissement des actifs).
Conséquences sur nos comportements
Épargner, c’est être tourné vers l’avenir, comme moi avec mes enfants. C’est aussi disposer d’une marge de manœuvre pour être généreux, comme l’explique Guido Hülsmann dans son échange avec Ulrich Fromy.
Comprendre l’inflation et la déflation, c’est comprendre pourquoi nous sommes incité à nous endetter plutôt qu’à épargner, et surtout comprendre quelles en sont les conséquences : nous forcer à nous concentrer sur le court terme, au lieu d’avoir une vision long terme.
Ressources
- Déflation vs Inflation
- Abondance et générosité avec Guido Hülsmann
- L’Action Humaine, de Ludwig von Mises (1949)
- Essai sur la nature du commerce en général, de Richard Cantillon (1755)
- Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, de Frédéric Bastiat (1850)
- L’Éthique de la production de monnaie, de Guido Hülsmann (2008)
- Abundance, Generosity, and the State: An Inquiry into Economic Principles (2024) Guido Hülsmann
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