Le... « Chronomorphisme » ?
- Origines
- « Chronomorphism » ou le saut dans la programmation fonctionnelle
- Définir le chronomorphisme
- Analyse du concept sous l’angle praxéologique
- Références
Le chronomorphisme est un néologisme qui a été proposé sur le forum de Word Reference comme traduction du concept de « time-binding » introduit par Alfred Korzybski dans les années 1920.
Lorsque j’en ai vu la description, j’ai trouvé le concept intéressant : il me semble qu’il traduit bien cette faculté propre à l’humain à transmettre la connaissance au travers du temps, d’une génération à l’autre, dont parlait Ulrich Ufromy dans son article sur l’héritage daté du 6 décembre 2025. Contrairement à la plupart des animaux, l’être humain assure une transmission active, permettant un progrès constant, d’une génération à l’autre. Et il m’a paru que le « chronomorphisme » traduit bien cette idée.
Origines
Korzybski a identifié ce qu’il a considéré comme étant une faculté distinctive des humains, et qu’il a appelé « time-binding ». Il a d’ailleurs élaboré un langage fonctionnel pour classer les êtres vivants :
- L’energy-binding est la apacité à utiliser et transformer l’énergie, comme la photosynthèse chez les plantes, pour se développer. Les plantes sont donc des « energy-binders ».
- Le space-binding concerne la capacité à utiliser l’espace pour se déplacer, commune à la plupart des animaux. Ils sont donc des « space-binders ».
- Enfin, le time-binding est la capacité à utiliser le temps pour accumuler et transmettre des connaissances et ainsi se développer. Cette capacité est exclusive aux humains, les « time-binders ».
Le concept de time-binding met l’accent sur l’attachement au temps via le langage, celui-ci étant le véhicule de la progression de la connaissance humaine : le langage permet de cumuler progressivement cette connaissance pour ensuite la transmettre à la génération suivante, à son prochain.
« C’est la notion d’attachement au temps, où les générations sont liées à travers ce temps, grâce au langage et aux symboles. Ce qui pour [Korzybski] nous distingue des animaux. » comme noté sur le forum de Wordreference.
Si nous acceptons le terme de chronomorphisme comme traduction du time-binding de Korzybski, il pourrait donc désigner la capacité unique des êtres humains à lier les générations à travers le temps, en transmettant les acquis et les connaissances d’une génération à la suivante grâce à l’usage des symboles et du langage. En essence, il capture l’idée que l’humanité progresse par une liaison temporelle symbolique, contrastant avec les limites instinctives des animaux.
Cela constitue un niveau d’abstraction supérieur qui englobe des domaines connexes, où l’aspect et le développement des choses sont influencés principalement par l’action du temps.
« Chronomorphism » ou le saut dans la programmation fonctionnelle
« Chronomorphisme » a été proposé pour traduire le « time-binding » de Korzybski, mais « chronomorphism » existe, en anglais, dans un domaine précis…
Petit aparté pour le néophyte
Pour comprendre le passage qui suit, des notions de base en programmation sont nécessaires. En gros, nous pouvons représenter un programme informatique comme une suite d’instructions. L’exécution d’une instruction peut dépendre de conditions que nous représentons avec des blocs if <condition valide>; then <opération>; else <autre opération>. En émettant des hypothèses sur notre condition, il est donc possible d’explorer les deux branches, le if et le else. Après les conditions se trouvent une autre structure très courante en programmation, les boucles : cette fois-ci, la condition va déterminer si nous rentrons dans le bloc, puis la condition est évalué à nouveau (bien évidemment, la condition évolue entre chaque itération, sinon on créé une boucle infini).
Plus un programme est complexe, plus il y aura d’embranchements. Pour rendre cette complexité digeste, et isoler des portions de code réutilisables, nous utilisons des fonctions qui peuvent être appelé depuis notre programme. Dans le cas des boucles, nous pouvons appeler ce qu’on appelle des récursions, au lieu des boucles, ce qu’on appelle des récursions.
Enfin, les langages de programmation modernes disposent de mécanisme d’introspection : De la même façon que nous nous remettons en question, ces langages sont capable d’explorer eux-même leurs comportements. Ça aide notamment pour déceler des risques, des vulnérabilités, ou des bugs potentiels.
La dernière notion à comprendre pour la suite est celle de programmation fonctionnelle, qu’on retrouve avec des langages comme Haskell. De façon très synthétique, un langage fonctionnel s’appuie uniquement sur des fonctions (ok, jusque là, ça va) qui transforment ce qu’ils ont en entré en sorties, sans effet de bord (des modifications sur les données qui ne passeraient pas par les entrées/sorties de la fonction).
Saut en arrière, saut en avant, puis connecter les deux
Ceci étant dit, en programmation fonctionnelle, le Chronomorphism est un schéma de récursion avancé introduit par Edward Kmett. Il généralise deux autres concepts.
- D’un côté se trouvent les « histomorphismes », capable de regarder en arrière, dans l’historique des opérations.
- De l’autre côté se trouvent les « futumorphismes », qui permettent d’explorer le futur en générant des trajectoires d’exploration (à partir d’une situation donnée, explorer toutes les directions qui peuvent être empruntés dans le futur.
Ce schéma combine donc une opération capable de calculer et consulter les résultats passés (les opérations précédentes dans le fil d’exécution), et une opération capable de générer et explorer les trajectoires futures.
Ce mécanisme à ceci de très puissant, qu’il permet de construire un programme capable de s’adapter au fur et à mesure de son exécution, mécanisme que nous retrouvons par exemple dans les systèmes de neurone en IA (cf. mon article sur les fondamentaux de l’IA Générative).
En effet, au sein d’une IA se trouvent des neurones utilisant des mécanismes de renforcement. Ceux-ci fonctionnent sur la base d’un système d’exploration-récompense : Il consiste en une boucle de rétroaction permettant au neurone (et plus globalement au réseau de neurone constituant le modèle) d’apprendre des résultats de ses analyses. En gros, il tâte le terrain (exploration) et reçoit un résultat (sous forme de récompense) grâce auquel il apprend.
Le chronomorphisme d’Haskell formalise ce procédé dans un cadre théorique appelé « Patterns of Cognition » : il génère des trajectoires d’exploration, tout en apprenant des valeurs calculées, sur des structures récursives dynamiques (des motifs imbriqués susceptibles d’évoluer).
Définir le chronomorphisme
Nous avons donc deux concepts pour lesquels nous pouvons parler de chronomorphisme :
- D’un côté, le time-binding d’Alfred Korzybski, pour lequel nous parlons de la capacité unique des humains à influencer leur développement au fil des générations (au travers du temps), au moyens de symboles (typiquement les mots).
- De l’autre côté, nous avons le chronomorphism de la programmation fonctionnelle, qui est une abstraction puissante pour modéliser des processus de traitement, nécessitant à la fois une mémoire des étapes précédentes, et une capacité à anticiper des états futurs.
Au travers de ces deux usages, l’essence globale du chronomorphisme qui en ressort, réside dans une « liaison temporelle » permettant l’apprentissage : chez Korzybski, c’est une faculté cognitive et sociale ; en Haskell, c’est une structure computationnelle qui manipule le temps dans les calculs.
On pourrait donc définir le chronomorphisme comme étant la faculté du sujet à créer une liaison temporelle influençant son développement par l’héritage.
Analyse du concept sous l’angle praxéologique
Le chronomorphisme en tant que concept appliqué à l’humain (le time-binding de Korzybski) souligne que celui-ci, contrairement aux animaux ou aux plantes, agit non seulement dans l’instant (space-binding) ou pour la survie immédiate (energy-binding), mais avec une orientation temporelle : il planifie, accumule et transmet des connaissances.
Mises insiste justement sur le fait que l’action implique une préférence temporelle, où les individus valorisent les biens présents plus que les futurs, mais investissent dans le capital pour reporter la consommation.
Le chronomorphisme capture cette « liaison » intergénérationnelle comme une forme d’action collective émergente, où les individus bâtissent sur les actions passées, favorisant l’accumulation de capital (intellectuel et matériel). C’est une illustration praxéologique de comment les marchés et les sociétés progressent via la division du travail et l’échange de connaissances.
Korzybski place l’humain comme unique « time-binder », ce qui aligne avec l’anthropocentrisme praxéologique : les humains sont des acteurs rationnels (au sens large, pas parfait), capables de raison et de langage, contrairement aux animaux guidés par l’instinct.
En praxéologie, la transmission des connaissances (via l’éducation, la culture, etc.) est vue comme un moyen d’action qui réduit l’incertitude et accroît l’efficacité. Le chronomorphisme pourrait être vu comme un cadre pour expliquer la croissance économique endogène, où les actions passées (investissements) « lient » le temps pour des fins futures, sans recourir à des modèles empiriques contestés.
Du point de vue praxéologique, nous devons cependant prendre garde à quelques écueils, quant au parallèle avec l’idée de chronomorphisme.
« Il y a seulement tradition, c’est-à-dire conservation et communication des idées à d’autres, comme stimulus de leur propre réflexion. Cependant, l’homme n’a pas d’autre moyen de faire siennes les pensées de ses précurseurs, que de les repenser à son tour. Cela fait, bien entendu, il est à même de poursuivre plus loin, sur la base des pensées de ses prédécesseurs. Le véhicule par excellence de la tradition est la parole. La pensée est liée au langage et réciproquement. Les concepts sont incorporés dans des termes. Le langage est un outil de pensée tout comme il est un outil d’action en société. » – L’Action Humaine, Ludwig von Mises.
- Le chronomorphisme ne doit pas être pris comme une faculté collective, mais bien comme étant propre à chaque individu : chacun tend à forger ses propres liens au travers des échanges.
- Les mots et le langage peuvent distordre la connaissance (ex : propagande, bulles spéculatives), menant à des « liaisons temporelles » destructrices plutôt que créatrices de progrès. Le chronomorphisme ne doit pas être idéalisé comme un moyen fiable et parfait de progrès constant.
En tant que moyen d’expression de l’action individuelle, le chronomorphisme pourrait donc enrichir la compréhension de l’action humaine, en soulignant sa dimension temporelle et transmissive.
Références
- Fil sur le forum de Word Reference.
- Manhood of Humanity et A Time-Binding: The General Theory de Alfred Korzybski (aimablement synthétisés par Grok).
- An example for chronomorphism sur Stack Overflow.
- Time for chronomorphism sur Comonad.
- Dynamorphisms as chronomorphisms sur Comonad.
- Post X d’Ulrich sur l’hérédité.
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