Le Cycle du Tiramisu
- Schumpeter et les cycles économiques
- Lisser les cycles ? L’intervention de l’État
- La conséquence que les autrichiens ont remarquée : le malinvestissement
- L’auto-régulation : les solutions concrètes au niveau micro
- L’innovation bien gérée, c’est un cycle bien vécu
- Ressources
Grâce à l’excellent exemple (au moins en bouche) du tiramisu, nous avons décortiqué comment les prix se forment, comment la concurrence pure et parfaite reste un idéal un peu mythique, et comment l’équilibre n’est jamais figé, mais toujours en train de se réinventer. Ainsi, certains acteurs du marché seront lésés, d’autres avantagés.
Pourtant, ces évolutions n’ont pas lieu totalement au hasard… Un économiste du nom de Joseph Schumpeter a mis le doigt sur le phénomène : la destruction créatrice.
Schumpeter et les cycles économiques
L’incontournable Joseph Schumpeter
Joseph Schumpeter est un personnage haut en couleur. Il disait vouloir être le plus grand cavalier, le plus grand amant et le plus grand économiste du monde… il admettait avoir échoué pour les chevaux. Bien qu’il soit assez proche des Autrichiens, il a une vision très particulière de l’évolution du marché.
La destruction créatrice
Pour lui, l’économie ne tourne pas en rond : elle avance par vagues. Il nous explique que tout commence par une innovation, un entrepreneur trouvant une idée révolutionnaire (par exemple, une recette inédite de tiramisu, sans lait de vache). Que ce soit par effet de mode (mimétisme), ou parce qu’il a un goût réellement exceptionnel, le fait est qu’il va connaître une expansion énorme. Les investissements vont couler à flot, l’embauche va tourner à plein régime, les prix montent… Bref, c’est l’euphorie.
Cependant, ce nouveau dessert n’a pas besoin de lait de vache, ce qui va réduire considérablement la demande dans ce secteur (bon ok, on n’utilise pas le lait de vache que pour faire des tiramisus, mais imaginons). Des entreprises vont faire faillite, car celles-ci ne se seront pas adaptées.
La correction du cycle
Pourtant, une dernière étape se produit : d’une part, le marché commence à se saturer, la demande redescend. Les investissements vont à leur tour baisser, et les prix vont baisser. D’autre part, les employés des entreprises qui ont fait faillite retrouvent du travail ailleurs, et d’autre part, les biens qui ne sont plus utilisés (le lait dans notre exemple), retrouvent un emploi dans d’autres produits. Le marché absorbe la vague, en attendant la suivante.
Lisser les cycles ? L’intervention de l’État
Dans notre précédent article, nous avons parlé de l’intervention de l’État proposé par Keynes, pour éviter ce qu’il considérait comme des « défaillances du marché. » Ici, il a également proposé de stabiliser les marchés dans l’espoir d’épargner la phase de destruction d’emplois et de rendre le phénomène prévisible, à l’aide de subventions, de plans de relances, etc.
L’idée paraît séduisante, mais Mises et d’autres auteurs de l’école autrichienne ont pointé du doigt un effet pervers : en plus des inconvénients dont nous avons parlé dans notre précédent article (ça marche aussi ici), cette stabilisation a aussi pour conséquence de masquer les signaux du marché. Dans l’Action Humaine, Mises explique que le seul moyen de savoir où en sont l’offre et la demande sur les tiramisus, c’est d’en observer les prix.
La conséquence que les autrichiens ont remarquée : le malinvestissement
Cochon et Tiramisu : deux phénomènes et même principe
Charles Gave donnait un exemple concret avec le cycle du cochon : le temps que le cochon grandisse la demande augmente, et les prix montent. Quand la demande est enfin satisfaite par les cochons qui sont transformés en terrine, saucisson, etc. les prix baissent, et c’est à ce moment-là que les entrepreneurs réalisent qu’il ne faut plus élever de cochon. L’offre va alors baisser, sauf qu’entre-temps, la demande revient, lançant un nouveau cycle. Même si le phénomène a quelques différences (structurel pour le cochon, conséquence d’une innovation pour notre tiramisu sans lait), le principe reste le même : il faut du temps pour que les capitaux (moyens financiers, matériel, compétences) soient correctement réemployés, que ce soit comme produits du nouveau tiramisu, ou pour les nouveaux usages du lait de vache.
L’intervention créé des zombies
En subventionnant les entreprises en difficulté, ou en lançant des plans de relance, l’État entretient des entreprises qui ne sont plus à flot. Dans notre exemple, les laitiers sont maintenus à flot artificiellement par des aides de l’État, continuent d’investir dans le matériel et les ingrédients permettant de produire des tiramisus, sauf qu’en bout de chaîne, ils ne sont plus achetés…
Récessions et grand ménage de printemps
Mises nous montre qu’à ce moment-là, la récession n’est pas un problème, mais plutôt la solution : elle nettoie le plan de travail pour que les vrais innovateurs reprennent avec les bons ingrédients. Comme il l’écrit, « c’est ce processus de liquidation des fautes commises pendant la période ascensionnelle et de réajustement aux désirs des consommateurs que l’on appelle dépression ».
L’auto-régulation : les solutions concrètes au niveau micro
Le dilemme face à l’innovation
Clayton M. Christensen, professeur en management, a expliqué dans The Innovator’s Dilemma (1997) pourquoi les entreprises les plus solides se font souvent dépasser par des innovations qu’elles n’ont pas vues venir. Selon lui, il y a des innovations « sustaining », qui améliorent le tiramisu tel qu’il existe pour les clients déjà fidèles comme moi. Mais de l’autre côté, il identifie des innovations « disruptives » : plus simples, et moins chères, elles visent d’abord des marchés marginaux ou totalement nouveaux (c’est typiquement le cas de notre tiramisu sans lait). Ces dernières paraissent inférieures au départ… mais elles finissent par tout bouleverser.
Pour notre fromagère, cela signifie qu’elle risque de passer à côté de cette nouvelle recette de tiramisu, qui va dans un premier temps passer totalement inaperçue… Elle priorise ses clients haut de gamme et ses processus rodés, et passe à côté du signal faible : la nouvelle recette ne rapporte pas encore assez pour intéresser son modèle actuel. Elle découvrira trop tard que son marché s’est fait grignoter !
La fromagère peut gérer l’innovation
Pour y remédier, Christensen propose des solutions concrètes. Par exemple, il proposerait à notre fromagère de monter une équipe autonome (qui n’est pas bridée par les routines de la maison mère) et dédiée à l’exploration de la nouvelle recette. Ainsi, si elle voit que la nouvelle recette fonctionne bien, elle sera capable de pivoter, c’est-à-dire investir massivement sur ce nouveau produit en délaissant sa recette historique, car elle aura pu valider l’opportunité sans prendre de grand risque.
Christensen propose d’autres solutions, adaptées à des entreprises plus grandes, comme le lancement d’une spin-off (une petite startup propulsée par la maison mère et quasiment indépendante).
L’innovation bien gérée, c’est un cycle bien vécu
Schumpeter nous a montré que certaines innovations peuvent détruire le statu quo sur le marché. Dans l’espoir de protéger les entreprises et emplois affectés, l’État est alors tenté d’intervenir pour compenser les pertes, voire maintenir artificiellement à flot des entreprises mourantes.
Pourtant, Mises nous montre que ce n’est pas une fatalité, bien au contraire : les signaux faibles permettent aux entrepreneurs d’identifier le moment où la rupture se produit… Et Christensen nous donne des exemples concrets d’actions qui peuvent être entreprises pour traverser la phase critique du cycle.
Si le marché n’est pas trop trafiqué, les entreprises peuvent en effet intégrer les signaux faibles du marché. Et plus les entreprises gèrent bien l’innovation en interne, moins la destruction créatrice est violente au niveau macroscopique du marché… du tiramisu comme des autres !
Ressources
- History of Economic Analysis, Joseph Schumpeter
- L’Action Humaine, Ludwig von Mises
- L’Institut des Libertés, où Charles Gave publie
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