L'autre révolution tranquille (#7) - Le fonctionnaire "Big brother"
Gabriel Tremblay, quarante ans, effleurait les touches de son clavier comme on toucherait une ligne de démarcation entre deux mondes. Derrière l’écran glacé de son vieil ordinateur recyclé, il peaufinait son logiciel open source destiné à pulvériser les barrières de la surveillance numérique. Trois mois qu’il fuyait Montréal, cloîtré dans un appartement anonyme de Trois-Rivières, communiquant uniquement via Signal avec des contacts fantômes. Chaque notification était une décharge d’adrénaline. Ils vont retrouver cette fuite dans le code et me retrouver aussi., se répétait-il chaque nuit, scrutant l’ombre des stores clos. L’État le traquait pour avoir libéré des outils que les gouvernements auraient voulu étouffer. Sa paranoïa sculptait des fantômes dans le moindre clic de souris.
À Québec, dans les bureaux administratifs délavés de la Sécurité Numérique, l’enquête tournait au cauchemar bureaucratique. Martine, chef d’équipe depuis quinze ans, épluchait des rapports inutiles tandis que Simon, stagiaire désabusé, jonglait entre le jeu “solitaire” et les demandes de transmission légale. Ils naviguaient dans un système grippé, où les entreprises avertissaient religieusement les autorités… pour rien. Les serveurs surchargés, les formulaires quadruplés, le tout noyé dans un océan de paperasserie obsolète. Aucune trace de Tremblay, malgré les hectares de données accumulées. Le mythe du « Big Brother » semblait une blague cruelle face à cette mascarade inefficace.
La pression tombait comme une hache. D’en haut, on exigeait des résultats — et des économies. « Les coûts explosent, l’affaire Tremblay coûte plus que le budget annuel ! » tonnait un directeur à l’écran lors d’une visioconférence saccadée. Martine, acculée, proposa une solution désespérée : « Faisons appel au Spectre. » Une légende du dark web, réputé pour débusquer l’impossible. Son prix ? Exorbitant. Sa monnaie ? Le Bitcoin. Aucune garantie… mais le seul espoir.
Gabriel reçut le mail sur « Lukas Bernard », une de ses identités enroulées comme des oignons dans Tor. L’expéditeur anonyme proposait un contrat : retrouver Gabriel Tremblay. Il lut la demande deux fois, puis éclata d’un rire sans joie. Ces idiots. Le poids de l’absurde l’écrasa. Ces mêmes fonctionnaires qui le pourchassaient depuis des mois lui offraient, sans le savoir, la solution finale : sa propre capture. Ironie ultime. Il répondit en trois lignes sèches, exigeant 50 bitcoins — de quoi disparaître à jamais.
Le transfert arriva avant qu’il ait fini son café.
Sur son portefeuille numérique, le montant flambait, virtuel et concret. Il contempla le chiffre, miroir de leur inconscience. Il mixa plusieurs fois ses nouveaux bitcoins avec CoinJoin pour préserver son anonyma et se prépara à partir. Le système s’était autodigéré. Gabriel éteignit l’écran. Pour la première fois depuis des mois, la peur se mêlait à un étrange sentiment : la pitié.
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