L'autre révolution tranquille (#6) - La crise politique
La brume du Saint-Laurent collait aux vitres du Bistro des Ministres, où les plus hauts représentants du gouvernement québécois sirotaient leur café, le front plissé par l’impuissance. Autour de la table ovale, les costumes gris se fondaient dans l’atmosphère plombée.
“Le travail au noir saigne nos caisses”, soupira le ministre de l’environnement, jetant un regard acéré vers un serveur au fond de la salle. L’homme venait de glisser discrètement un terminal de paiement à un client, les doigts effleurant l’écran avec une rapidité suspecte. “Vous voyez ça ? Encore une transaction qui disparaîtra dans l’ombre. Comment exiger leur juste part quand eux-mêmes la refusent ?”
Le ministre de l’Économie haussa les épaules. “Nous avons pourchassé les fraudeurs au bitcoin. Trois procès retentissants pour des montants dérisoires, des clés numériques jetées à la mer ou gravées dans une mémoire fantôme… Inutile. Une chasse coûte plus qu’elle ne rapporte, et personne ne tremble devant nos menaces.”
Silence. Tous les yeux convergèrent vers le chef de cabinet, assis au centre. Son visage trahissait un malaise qu’il ne parvenait plus à cacher. Il respira profondément. “La décote est tombée ce matin. C’est catastrophique. Il y a trois mois nous avons eu une majorité claire en jurant de mettre de l’ordre, et je dois tordre le cou à cette hémorragie financière.”
“Et la péréquation ?” hasarda le ministre des Affaires fédérales.
“Ottawa se noie dans les mêmes eaux troubles. Les transferts chutent.”
“Alors augmentons les taxes !” s’exclama un autre. “Un centime ici, un tarif là…”
Le chef de cabinet secoua la tête. “Chaque dollar de taxe ajoutée alimente le travail au noir. Les gens deviennent insaisissables. Et ce gouvernement n’a plus les ressources pour courrir après des fantômes.”
Il fixa l’assistance, le poids de son aveu suspendu dans l’air vicié. “Les jeunes ont voté en masse aux dernières élections. Ce qui était sacré hier ne l’est plus aujourd’hui. Alors voilà : vos ministères sont supprimés… et tous les fonctionnaires qui en font partie aussi.”
Éclats de voix, poings sur la table, silences pétrifiés. “Vous ne pouvez pas !” s’insurgea le ministre de la Justice. “Nous ferons tonner la rue et la presse !”
“La presse ? rétorqua le chef de cabinet, glacial. Perdra son financement. Radio-Canada aussi, le fédéral suivra. Les indemnités des fonctionnaires seront révoquées s’ils manifestent. Nous n’avons plus le choix.”
Un murmure de révolte traversa le groupe. “Bien voyons ! Ça se peut pas !” Des chaises grincèrent, des manteaux furent arrachés en hâte. La table, abandonnée, ressemblait à un champ de ruines.
Seul, le chef de cabinet resta. Le serveur s’approcha, un sourire professionnel plaqué aux lèvres.
“Comment réglez-vous, monsieur ?”
“En bitcoin, sur le réseau Lightning.”
L’homme s’éloigna, revint avec le terminal.
“Excusez-moi… acceptez-vous l’eCash ?”
“Bien sûr !”
Le terminal pivota, dévoilant un code QR, flocon de pixels intraçable dans la pénombre. Le chef de cabinet sourit tristement. C’est le portefeuille numériques de son compte de dépenses et ils n’a pas les moyens de se priver de la réduction.
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