L'autre révolution tranquille (#4) - Robin des bois
L’air empestait le mauvais café et la surchauffe d’ordinateurs. Sous le néon blafard, deux chaises métalliques encadraient une table rayée. Emma ajusta sa caméra, les doigts tremblotants. Le filtre numérique brouillait les traits de son interlocuteur en pixels dansants.
« L’anonymat est garanti ? » demanda la voix synthétique, métallique. L’homme tripotait son col roulé noir, les jointures blanchies.
« Aucune géolocalisation, promis. Le flux de donnés crypté », répondit Emma, son pendentif-colombe tintant contre le micro. Elle croisa les jambes nerveusement. « Pis votre parcours avec Québec Solidaire en 2012 ? Ça a déraillé après le printemps étudiant… »
L’homme fit tourner une vieille clé entre ses doigts. « J’y croyais. Vraiment. On hurlait “Justice !” entre deux nuages de gaz. » Son rire sonna faux. « J’pensais qu’un ministre propre changerait la game. »
Emma se pencha, voix feutrée : « La désillusion, c’tait quoi la goutte de trop ? »
BAM ! Son poing frappa la table. La clé sauta en cliquetant. « Trois mois après les manifs ! Pendant qu’on soignait nos brûlures, eux autres négociaient des subventions… pour les criss de promoteurs qui foutaient nos militants à rue ! » Il cracha par terre, dégoûté. « La pureté révolutionnaire ? C’est de la bullshit. »
Il se rapprocha, chuchotant rauque : « J’ai mis dix ans à capter : le cancer, c’est pas l’argent ni les politicos… » Sa main se referma sur la clé comme un étau. « C’est les voisins qui braillent contre l’injustice en sirotant leur vin cheap, mais votent pour n’importe quel cabochon qui leur dit ce qu’ils veulent entendre. Des ex-manifestants deviennent lobbyistes ou politicos, assoiffés de pouvoir et d’influence comme des chiens en chaleur… » La clé roula vers Emma. « La vrai révolution n’existe pas. On peut changer les acteurs mais ça reste la même pièce de marde financée par des spectateurs qui sont complices. Le problème n’est pas le Québec, ce sont les gens. J’ai décidé de me calisser des moutons et d’aider ceux qui veulent prendre leurs responsabilités. »
Emma essuya la sueur à sa tempe, son regard accroché au “Ontarien go home” gravé sur la table.
« Ta colombe… » L’homme pointa son pendentif. « Tu crois encore que la classe politique peut nous sauver ? » Emma répondit d’un hochement de tête, pleine de convinctions. « Regarde autour : loyers à 1650$ pour un 4½, des toilettes chimiques dans des HLM. C’est pas une erreur, c’t’un siphonnage organisé. » Une pièce de 2$ usée dansait maintenant sur ses phalanges. « Moé, j’recrute des suicidaires financiers. Des mères qui comptent les œufs dans un frigo vide. »
Emma serra son carnet et le confronta. « Recruter ? Ou manipuler ? Vous leur expliquez comment contracter des prêts qu’ils ne rembourseront jamais ! »
« Manipuler ?! » La pièce claqua dans sa paume. « Les pubs partout sur ton cell, dans l’métro, sur les buildings… c’tu de l’info ou de la manipulation ? J’leur donne une bouée de sauvetage dans un océan de marde ! La société leur propose des cartes de crédit avec toujours plus de remises, des hypothèques et des prêts étudiants qu’ils paieront toute leur vie… Personne résiste à ça. » Il traça des cercles sur la table : « Je leur fait acheter du eCash avec RobotSats. Les banques voient des gens ruinés et ils continuent de ramasser l’argent de tous les ostis de programmes gouvernementaux. Mais ils ont un gros coussin caché. »
Emma recula, son stylo tombant avec un clic.
« Moralement, comment tu justif— »
« Ne me part pas là-dessus ! » L’index tendu tremblait. « La morale, c’est la mère de Rosemont qui réussit à arrondir les fins de mois grâce à ses 30 millions de Sats ! » Il tapa sa poitrine. « Toi, ta morale goûte le café en canne ! » Il jeta un papier froissé. « Regarde le témoignage de Chantale, 62 ans. Fraude coordonnée : 89 000$ → Bitcoin. Propose 12 cennes par dollar aux créanciers. Elle a aujourd’hui une belle retraite au Costa Rica avec son eCash. »
La feuille tremblait dans les mains d’Emma. « Tu leur voles des décennies de vie ! Ils ne vont jamais s’en remettre ! »
L’homme se leva, ombre géante. « J’LEUR RENDS ! Ces gens-là ont saigné pour un système qui les écrase. Les banques ? Un casino trafiqué. » Il effleura la caméra. « Dernière question : t’as déjà checké les comptes BTC cachés de Legault ? Bin non ! Nos bitcoins… c’ta seule enquête. »
***
Trois semaines plus tard, à Laval. Emma fixait l’écran : “Téléversement achevé”. 180 notifications explosèrent. “Faillites Fantômes : La Rébellion Bitcoin du Québec” était en ligne. Le chat crépitait :
« EST-CE VRAI POUR LES REER ??? »
« Tabarnak si TVA en parle j’mange mon chien »
« Banques en PLS lol »
Le compteur indiquait 105 000 vues quand soudain, l’écran devint rouge :
Les mots “CHAÎNE SUSPENDUE pour Contenu illicite.”
« Quoi?! NON ! C’t’un documentaire qui dénonce… » Elle griffonna les motifs sur une facture Hydro :
• Encourage la fraude
• Montre comment violer la loi
Son téléphone sonna, c’était son éditrice :
« Emma, t’as pété une coche ! Porter la fraude en héroïsme… »
« Mais les preuves sont là ! Et je ne… »
« Tu sais quoi Emma, repose-toi le temps que la poussière retombe. Mon boss discute actuellement avec une banque pour une série sur la cybersécurité. »
« Mais… »
Le son typique de l’interlocuteur qui se déconnecte la frappa comme un coup de poignard dans le dos.
Un peu plus tard, elle reçu une notification sur Nostr. Message vocal de @Anon_Rev :
« Les portes tournantes État-banques… T’as vu l’système de l’intérieur. »
Elle s’affala contre le frigo. Son reflet : cheveux gras, yeux cernés.
to @Anon_Rev
La chaîne est scrapée et j'ai juste un mois de lousse.
Ding !
from @Anon_Rev
Ta réputation est présentement dérouillée aux infos.
to @Anon_Rev
Ils n’ont pas le droit. Ils ne peuvent pas.
from @Anon_Rev
Ils peuvent prendre ton gagne-pain...
[ fichier joint : tuto_btc_to_eCash_v3.pdf ]
... mais pas mes bitcoins. Protège ce qui te reste.
Alerte du Journal de Montréal :
« INFLUENCEUSE PRO-FRAUDE : RÉSEAU CLANDESTIN ? »
#Bitcoin #Faillite #AnarchieFinancière
Elle ouvrit la fenêtre grand, l’air froid glaçant ses larmes. Elle les essuya de la main d’un geste vif. Elle ne peut pas faire comme cette homme, ils vont carrément la mettre en prison. Elle commença à téléverser ses vidéos sur les autres plateformes et se mit à racontrer son histoire sur Nostr. L’onglet des notifications s’exita rapidement.
« Je n’ai pas le choix. Je vais me battre. »
Pour la première fois depuis la suspension, un vrai sourire fendit son visage.
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