Apocalypse - Chapitre 7 : La douleur
Les entrailles du gratte-ciel reformé étaient un labyrinthe vivant, un enchevêtrement de béton effondré et de végétation pulsante qui semblait respirer au rythme d’une intelligence unique et malveillante. Le groupe progressait depuis des heures – ou peut-être des jours, le temps se diluant dans l’humidité oppressante et la lueur verdâtre filtrant à travers les feuilles géantes. Au début, les plantes étaient presque anodines : des vignes paresseuses s’enroulant autour d’un pilier, faciles à trancher d’un coup de couteau ; des racines noueuses barrant un passage, simples à enjamber ou à écarter. Ben, menant la marche avec son efficacité pragmatique, les écartait d’un geste précis, grognant : “Restez vigilants, mais c’est gérable. On avance.” Alex, son optimisme craquelé mais persistant, riait nerveusement en coupant une liane. “Ouais, ces trucs sont lents comme des escargots mutants. On les a !”
Dana, pragmatique, hochait la tête, son arc prêt, tirant occasionnellement une flèche pour dégager un amas plus dense. Clara, infatigable, aidait avec une vigueur qui semblait inépuisable, ses mouvements fluides et puissants, comme si une source intérieure la propulsait sans relâche. Elle tranchait les plantes avec une facilité déconcertante, sentant cette ombre en elle pulser en harmonie avec l’effort, amplifiant sa force sans la consumer. Les autres, au début, s’en amusaient presque – un bref moment de camaraderie dans le chaos, avec des tapes sur l’épaule et des regards complices, échos subtils de leurs nuits intimes au refuge. Clara se surprenait à savourer cette puissance, mais un doute la rongeait : Est-ce que je les aide vraiment, ou est-ce que je nous attire plus de problèmes ?
Mais la fatigue s’installa insidieusement, comme une brume rampante qui sapait leurs forces. Les plantes, bien que lentes et subtiles, se régénéraient avec une patience implacable : une vigne tranchée repoussait imperceptiblement derrière eux, bloquant un chemin de retour ; une racine évitée se reformait pour tripler un obstacle. Alex, haletant après avoir escaladé un mur envahi, s’appuya contre un pilier, son corps luisant de sueur. “Bon sang, ça n’en finit pas. J’ai l’impression qu’on tourne en rond.” Dana, son bras blessé bandé mais douloureux, grogna en tirant une autre flèche. “C’est parce que ces saletés nous fatiguent. Elles ne nous chassent pas – elles nous usent.” Ben, les traits tirés, essuya la sueur de son front. “Continuez. On trouve une sortie.”
Seule Clara semblait immunisée, son énergie constante la rendant plus vive, plus alerte. Elle prenait la tête pour dégager des passages, son couteau fendant l’air avec une précision accrue. Mais cette disparité alimenta la tension, creusant des fissures dans leur unité. La patience s’effrita, les critiques fusèrent dans l’air humide. Alex, frustré après avoir glissé sur une racine humide, se tourna vers Clara avec un rire forcé, teinté d’amertume. “Hé, superwoman, pourquoi tu nous sors pas de là avec ta super force ? T’as renversé une grue entière l’autre jour, non ? Allez, fais ton truc magique et porte-nous tous sur ton dos !” C’était censé être une blague, un écho espiègle de leurs jeux passés, mais le ton était tranchant, chargé de jalousie et d’épuisement, amplifié par la fatigue qui rendait chaque mot plus coupant.
Ben s’interposa immédiatement, posant une main ferme sur l’épaule d’Alex. “Arrête ça, Alex. Calme-toi. On est tous crevés, mais s’en prendre à elle n’aide pas. Clara fait de son mieux – comme nous tous.” Sa voix était grave, protectrice, mais même lui montrait des signes de fatigue, ses mouvements plus lents, son regard moins perçant. Dana, cependant, bouillonnait depuis un moment, son pragmatisme craquant sous la pression. Elle explosa enfin, se tournant vers Clara avec une fureur contenue, ses yeux brillants de larmes retenues. “De son mieux ? C’est à cause d’elle qu’on est là ! Regarde-toi, Clara – t’es pas fatiguée, t’es… anormale ! Cette force, ce saut impossible avec la grue… Tu as touché quelque chose, hein ? Cette corne, ou je ne sais quoi, et maintenant on paie tous le prix. Tu nous as mis en danger, avec tes secrets et ta curiosité stupide !”
Les mots frappèrent comme des lames, amplifiés par l’ombre en Clara qui décuplait chaque émotion. Elle s’immobilisa, son couteau tombant mollement de sa main. Les larmes montèrent instantanément, coulant à chaudes larmes sur ses joues, un torrent incontrôlable qui la submergea. Sa peine était décuplée, transformée en une vague dévastatrice qui la fit trembler, comme si l’ombre intérieure hurlait avec elle. “Je… je n’ai pas voulu… Je pensais que c’était rien…” sanglota-t-elle, sa voix se brisant en hoquets gutturaux. Les autres se turent, un mélange de regret et de frustration planant, mais le mal était fait. Ben s’approcha pour la consoler, murmurant des excuses, mais la tension avait fissuré leur unité, les laissant vulnérables dans le ventre de la bête végétale.
C’est alors que le climax survint, brutal et inexorable. Affaiblis par la fatigue et les querelles, ils s’aventurèrent dans une salle plus vaste, un ancien hall envahi de racines colossales qui pendaient comme des tentacules. Sans avertissement, les plantes – cette entité sylvestre unique, subtile et patiente – frappèrent. Des vignes surgirent du sol et des murs, s’enroulant autour de leurs membres avec une lenteur trompeuse mais une force implacable. Alex fut le premier saisi, une liane s’accrochant à sa cheville et tirant ; Dana fut agrippée aux bras, Ben aux jambes et au torse, et Clara, malgré sa vigueur, fut submergée par un amas de racines qui l’immobilisa.
Ils luttèrent, mais les plantes les écartelaient lentement, tirant sur leurs membres avec une pression atroce, comme des fils invisibles tendus à l’extrême. La douleur était insoutenable – un étirement brûlant, des craquements d’os et de muscles qui résonnaient dans l’air humide. “Non ! Lâchez-moi !” hurla Alex, son corps se contorsionnant en vain. Dana criait, ses larmes se mêlant à la sueur, tandis que Ben, stoïque jusqu’au bout, grognait contre la torture. Clara, sentant l’ombre en elle se réveiller furieusement, se débattit avec une force surhumaine, mais même elle était piégée, sa symbiose amplifiant non seulement sa force, mais aussi sa terreur.
Ben succomba en premier. Ses membres, tirés aux extrêmes, craquèrent dans un bruit effroyable – un arrachement gore et tragique, du sang giclant tandis que ses bras et jambes étaient démembrés par les vignes impitoyables. Son corps se convulsa dans une agonie finale, un cri rauque s’échappant de ses lèvres avant que la vie ne le quitte, laissant un cadavre mutilé suspendu comme une offrande macabre. Dana, hurlant de terreur et de douleur, perdit un bras dans un déchirement violent – l’os se brisant net, le membre arraché dans un jet de sang, son cri perçant l’air comme une lame. “Aaaah ! Mon bras… non !”
Tout semblait perdu, la mort planant sur eux comme une ombre impitoyable. Mais alors, au bord du désespoir, Clara sentit l’ombre en elle – cette symbiose démoniaque – bouillonner, amplifiant sa voix au-delà de l’humain. Elle poussa un hurlement guttural, profond, comme issu d’une bête colossale tapie dans les abysses, un rugissement qui fit trembler les murs végétaux et résonna à travers la tour entière. C’était un son primal, inhumain, chargé d’une puissance résiduelle qui défiait l’entité sylvestre, comme si deux forces anciennes s’affrontaient dans un duel silencieux.
Les plantes réagirent instantanément, reculant lentement, comme intimidées par cette force rivale. Les vignes se rétractèrent avec une subtilité mesurée, relâchant Alex, Clara et la blessée Dana, mais emportant le cadavre démembré de Ben, le traînant dans les profondeurs verdoyantes comme un trophée. Le groupe s’effondra au sol, haletant, tandis que les décombres s’ouvraient enfin – une brèche se formant dans le chaos, permettant aux survivants de s’extirper. Alex, tremblant, aida Dana à se relever, son moignon saignant abondamment, qu’il banda hâtivement avec un lambeau de tissu. Clara, encore secouée par son hurlement et les larmes qui coulaient toujours, les guida dehors, leur corps émergeant à l’air libre sous un ciel crépusculaire. Elle sentait l’ombre en elle se rendormir, mais la perte de Ben – et l’agonie de Dana – pesait comme un fardeau insurmontable, un rappel que son pouvoir avait un prix.
Ils s’éloignèrent en titubant des ruines de la tour, le poids de la perte pesant lourdement. Ben était parti, Dana agonisante, et Clara, marquée par son pouvoir dévoilé, sentait les regards des autres – un mélange de gratitude et de crainte. Le monde de l’Apocalypse les avait une fois de plus changés, les laissant brisés mais vivants, pour l’instant.
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